Douala, le 07/01/2007
Bonjour à tous !
Alors, prêts ? J’espère, car les choses s’annoncent plus compliquées que
prévues. Certes, je suis bien arrivé à Douala, mais… Mais pas de Lucien
Cerise pour m’attendre à l’aéroport ! A sa place, un jeune type – large
chemise à fleur, bermuda, basket et casquette de baseball – : « Je m’appelle
S’en Fout la Mort et je suis le bras droit de Monsieur Lucien », se
présente-t-il en me tendant, en guise d’introduction, une lettre manuscrite
dont je reconnais aussitôt l’écriture et qui dit :
Salut vieille branche !*
Au vu des derniers évènements, j’ai jugé plus prudent de rester dans
l’ombre. Tu comprendras pourquoi quand tu auras lu ce message et pris
connaissance des raisons qui m’ont conduit à faire appel à toi.
Les choses ont commencé à tourner vinaigre quand le Maquis a brûlé. Origine
criminelle ? Possible... Le feu a démarré dans une remise dont Maman
Claudine gardait la clé. La pauvre était seule dans l’établissement ce
soir-là et n’est pas reparue depuis – Etrange, cependant : les gamins du
quartier ont passé les cendres au crible et fouillé les décombres pendant
des heures sans parvenir à retrouver les dents en or de celle qu’ils ont
aussitôt surnommé Maman BBQ… ils étaient déçus.
L’incendie a eu lieu le samedi où j’accompagnais Angélique au match de foot.
En début de soirée, celle-ci avait débarqué au Maquis comme une tornade : «
Les salauds ! Ils ont fracturé ma porte et piqué le dossier contenant les
informations top secret que j’avais eu tant de mal à obtenir… Tout était
dans une chemise plastifiée vert turquoise que j’avais caché dans le
réfrigérateur, sous un pack de bières. Manque de bol, les cambrioleurs ont
eu soif, ils sont allé droit au frigo et… » Là, j’ai pas pu m’empêcher de
rigoler et j’ai bien cru qu’Angélique allait m’arracher les yeux. Mais nous
étions en retard, c’est ce qui m’a sauvé. Elle m’a poussé dans un taxi – «
Au stade ! » – qui a démarré en trombe. Le résultat du match était
incertain. Angélique gesticulait, dansait, hurlait à s’en péter les cordes
vocales, insultait l’arbitre, maudissait les sorciers de l’équipe adverse,
promettait cent ans d’impuissance au goal qui avait encaissé le but
d’égalisation et entrait en transe quand son frère, à une minute de la fin,
marquait d’un tir tendu dans la lucarne. Après ça, ni le vol du dossier top
secret, ni l’incendie du Maquis n’avaient plus d’importance.
Le lendemain, Marcel m’a conseillé de m’éloigner de Yaoundé pour quelques
temps et proposé : « Si tu veux, je t’emmène à Douala, je pars tout à
l’heure pour y réceptionner une cargaison ultra sensible. » Ultra sensible ?
Que voulait-il dire par là ? « Dans cette affaire, moins on en sait, mieux
on se porte, m’a-t-il répondu avec un sourire ambigu. Allez, en route ! »
Malheureusement, son camion est tombé en panne à mi-chemin et j’ai fini le
voyage en bus. Marcel, qui ne voulait pas abandonner son bahut au bord de la
route, est resté sur place pour essayer de réparer, pestant comme un beau
diable : « La série noire ! A croire que ces maudits sorciers ont détraqué
la mécanique avec leurs grigris. »
A Douala, je loge chez Mado, une des innombrables soeurs de Maman Claudine.
Elle vend des beignets dans le quartier d’Akwa, est au courant des dernières
nouvelles diffusées par radio trottoir, et connaît toujours la personne «
qu’il faut aller voir. » C’est elle qui m’a mis en contact avec S’en Fout la
Mort, un ancien enfant des rues, escroc à ses heures et devenu chanteur de
rap et autres styles afro.
Aux dernières nouvelles, Angélique serait à Douala ces jours-ci – que
vient-elle faire ici ? Pourquoi ne m’a-t-elle pas appelé ? Mystère.
Enfin, Maman Mado me dit de te mettre en garde contre Cent Tonnes et sa
bande. Ce gangster qui doit son surnom à une corpulence bien supérieure à la
moyenne serait, toujours selon radio trottoir, mêlé à cette affaire.
Voilà où nous en sommes. Moi, je n’y comprends rien. Et toi ? Non plus…
C’est bien ce que je pensais. Alors, essaie de ne pas te faire repérer,
enquêtons chacun de notre côté et tenons nous au courant. Allez, ciao.
Lucien Cerise
Hein ? Qu’est ce que je vous disait ? Un joli sac de nœuds, non ? Et
attendez que je vous raconte la dernière… C’était hier, à l’heure de la
sieste. Des pas dans l’escalier de l’hôtel. Ils s’arrêtent au niveau de ma
chambre. Je suis sûr que quelqu’un écoute derrière la porte. Je me précipite
: une femme très maquillée est en train de glisser une clé dans la serrure
de la chambre voisine. Elle me salue poliment. Fausse alerte ? Quand même,
je me demande…
Bon, allez, restons en là pour aujourd’hui.
A la semaine prochaine.
Philippe Revelli
* Note de l’auteur : je déteste de ce genre de familiarité de la part de
mon héros
* * *
Limbé, le 14/01/2007
Bonjour à tous,
Encore une semaine riche en rebondissements, voyez plutôt…
Lundi, six heures du matin. On tambourine à ma porte comme si on voulait
l’enfoncer ! J’ouvre et me trouve nez à nez avec un S’en Fout le Mort tout
excité : « Monsieur Lucien, il dit le message pour toi patron – il se met au
garde à vous et récite – : Un individu ressemblant à Dieudonné a été signalé
à Limbé… Tu devrais aller faire un tour là-bas… Moi, j’peux pas, Angélique
fête son anniversaire… Bon courage et tiens moi ai courant. » Gonflé, ne
trouvez-vous pas ? Mais le plus curieux… Oui, ça c’est vraiment curieux…
Lucien chercherait-il à m’éloigner de Douala ? Où bien est-ce Angélique qui
ment ? Il faudra en avoir le cœur net… Car la belle journaliste est née un
premier avril.
Mardi, vers midi, sur la route, à l’entrée de Limbé. Coup de sifflet. Le
flic fait signe au taxi de se garer sur le bas côté. « Papiers du véhicule…
» Résigné, le chauffeur glisse dans sa carte grise un billet de mille Francs
CFA que l’homme en uniforme fait disparaître dans sa poche avec la dextérité
d’un prestidigitateur. « Vous pouvez y aller. » Nous nous apprêtons à
repartir quand un quidam en civil nous rappelle : « Inspecteur principal
Manjemil, se présente-t-il – c’est à moi qu’il s’adresse –, nous sommes à la
recherche d’un certain Lucien Cerise, ce nom-là vous est-il familier ? – Oh,
oh ! Me dis-je, s’agirait-il du même, du vrai, du fameux Mange Mille ? En
tout cas, restons sur nos gardes.
- Non inspecteur, jamais entendu parler…
- Sûr ?
- Certain…
- Ouais, bon… Enfin, si la mémoire vous revient, n’hésitez pas à m’appeler
», insiste-t-il en me tendant sa carte.
Mercredi. Limbé est une petite ville située au bord de mer, dans la partie
anglophone du Cameroun. Le quartier des pêcheurs se trouve tout au bout
d’une plage de sable noir. Baraques de planches et de tôles, rongées de
moisissures et noircies par la fumée des foyers où l’on fume le poisson. Des
pirogues sont tirées sur la grève, leur voile taillée dans des bâches de
plastique transparent, soigneusement carguée. Le soir, on peut manger sur la
plage du poisson fraîchement pêché, cuit au feu de bois.
Marius et Johnny, deux jeunes pêcheurs du lieu, se souviennent bien d’un
type correspondant à peu près au signalement de Dieudonné. « Il nous a
demandé de le conduire jusqu’à l’île, là… » Johnny désigne l’un des nombreux
îlots que l’on aperçoit au large, à demi noyés dans une brume gris argenté
qui semble monter de la mer. « Il avait un équipement de plongeur… Il n’est
jamais remonté à la surface… » Mes interlocuteurs sont persuadés que l’homme
a été victime de Mami Wata, la déesse des eaux. Une coquette somme d’argent
les décide pourtant à m’accompagner jusqu’à la crique où l’homme grenouille
a disparu… mais nous rentrons bredouilles de cette expédition.
Jeudi soir, dans une rue mal éclairée. Brusquement, trois types à la mine
patibulaire m’entourent, me bousculent, me poussent contre un mur. Un
quatrième – ce doit être le chef, il est énorme, peut-être deux cents kilos
– braque le faisceau de sa lampe torche sur mon visage : « Allez mon ami, tu
vas nous dire bien gentiment ou t’as planqué le dossier ou…
- Do… dossier ? Que… que… que… quel dossier ?
- Oh, l’ami ! Fais pas le mariole ou je te ratatine.
- Attendez, c’est pas moi… »
Déjà, il lève la main, prêt à frapper, quand un de ses acolytes intervient :
« Il dit la vérité, patron, le type que nous cherchons chausse du 47 et
regardez les pieds de celui-là… » Coup d’œil du chef sur mes arpions – je
fais tout au plus du 41 – : « Ouais, il se radoucit, t’as pt’êt raison. »
Ouf ! J’ai eu chaud ! « Hé, les gars, je lance, maintenant qu’on est
copains, si on allait prendre une bière… » A voir le sourire qui s’élargit
sur la face du mastodonte, je me dis que j’ai visé juste. A la sixième
tournée, nous sommes les meilleurs amis du monde et l’obèse me raconte
qu’une certaine Madame C, qui est la maîtresse du général E, l’a chargé de
récupérer un dossier top secret volé dans le bureau du ministre R, alors que
celui-ci se rendait à une soirée mondaine organisée par monsieur I, le
fameux agent recruteur de jeunes footballeurs, à l’occasion des fiançailles
de sa fille S avec le précité général E. Ayant terminé son récit, il me tape
mille francs CFA pour acheter un paquet de cigarette et en allume une avec
un briquet sur lequel est inscrit : « Restaurant Le Maquis, grande cuisine
française et africaine. » Je commande une autre tournée.
Vendredi matin. Quelle gueule de bois ! Avec les évènements de ces derniers
jours qui tournent et retournent dans ma tête, ça fait une sacrée salade… Et
puis il y a ces initiales ! J’ai d’abord cru au hasard, mais à la réflexion…
Qu’en dites-vous ?
Samedi. Lucien Cerise m’a donné rendez-vous à Yaoundé (message transmis par
S’en Fout la Mort, bien sûr) et je suis en train de négocier le prix du
trajet avec un taxi récalcitrant quand un camion s’arrête à ma hauteur et
klaxonne : « Vous allez à Yaoundé, non ?
- Vous êtes devin ?
- Bah ! Il se marre, disons que c’est mon petit doigt… Montez, je vous
emmène. »
Je grimpe et le type me tend la main : « Moi, c’est Marcel… »
Bon, je garde la suite pour la semaine prochaine…
Allez, on est ensemble !
Philippe Revelli
* * *
Yaoundé, le 21/01/2007
Yaoundé ! Sans doute aurai-je dû commencer par là – la faute en est à Lucien
Cerise – mais ce n’est pas grave, vous remettrez les chapitres de cette
histoire sans queue ni tête dans l’ordre (ou le désordre) qui vous convient.
Yaoundé donc. A peine suis-je installé à l’hôtel Brique Rouge, dans le
quartier de Melen, que Lucien me téléphone. Il a une drôle de voix, un peu
enrouée. « La poussière, se justifie-t-il, c’est terrible, en saison sèche
on en bouffe à longueur de journée, heuh, heuh, heuh… – Là, il tousse, comme
pour montrer que c’est pas de la blague puis reprend – : Laissons ça, nous
ne sommes pas là pour parler de ma santé, il y a plus urgent. Je suis sur
une piste, ou plutôt plusieurs pistes. C’est un peu compliqué mais
intéressant, bougrement intéressant… Je ne peux pas t’en dire plus au
téléphone alors, voilà ce que tu vas faire… »
Le lendemain, suivant les instructions de Lucien, je commence à enquêter
discrètement auprès des voisins du Maquis. Attablé devant un café, à la
terrasse du bar Le Demi Crocodile, je bavarde avec le patron : « Des
incendies ? Oui, surtout en saison sèche, ils sont fréquents… Il y a
quelques semaines, tenez, c’est mon collègue, là, Le Maquis, qui a brûlé…
- Le feu a pris dans une remise où Dieudonné cachait son trésor, intervient
un client.
- Pas un trésor, le coupe un autre, seulement des téléphones volés…
- Moi, dit une coiffeuse qui s’est jointe à la conversation, je crois plutôt
que c’est le sorcier, là, le type avec son drôle de chapeau…
- Oui, oui, surenchérit celui que l’on appelle Le Professeur, la nuit du
sinistre, des voisins a entendu un rire diabolique provenant du milieu des
flammes et vu un serpent disparaître derrière le gros manguier, là…
- Ah, ces sorciers, tranche un vendeur de noix de cola, ils sont forts ! »
Attiré par la conversation les curieux continuent d’affluer et c’est bientôt
une petite foule qui discute avec animation, crie et éclate de rire à tout
moment… « Maman Claudine ? Elle s’est tiré avec le magot, oui !
- D’ailleurs, elle fricotait avec Mange Mille…
- C’est plutôt la première femme de Mange Mille qui faisait la chose avec
Dieudonné ! Chaque fois que son mari était absent, vous étiez sûr de la
trouver au Maquis…
- Ah ! Ah ! Ah ! Le cocu a voulu se venger !
- Moi, je dis que Marcel…
- Et cette pas grand-chose d’Angélique…
- Ah ! Celle-là…
- Il paraît que…
- Avec Monsieur Lucien ?
- Il est trop mignon ! »
Pendant ce temps, Charly, le type de la photocopieuse, m’a coincé au
comptoir. Intarissable, il passe sans transition du but marqué par le frère
d’Angélique au cours du dernier match, à la fausse couche de sa tante – «
c’est la maîtresse de son mari qui l’a ensorcelée » –, puis aux ennuis
causés par les petits voyous qui pullulent dans le quartier. J’en profite
pour glisser le nom de Cent Tonnes dans la conversation. Il devient tout à
coup beaucoup moins loquace et, quand j’évoque le général E, il se frappe le
front – « mon rendez-vous ! » – et prend congé précipitamment.
Tout au long de la semaine, je poursuis mon enquête dans la capitale
camerounaise, élargissant peu à peu mon champ d’investigation. Pour me
déplacer dans Yaoundé, la ville aux sept collines, je fais comme tout le
monde : je me plante au bord de la route et, chaque fois qu’un taxi, souvent
déjà chargé de deux à trois personnes, ralentit à ma hauteur, j’annonce la
couleur : 1) l’adresse approximative à laquelle je veux me rendre, 2) le
prix (en francs CFA) que je suis prêt à payer pour la course. Ça donne
quelque chose comme : « Bastos, trois cents », « Carrefour Express, cent
cinquante », « Mokolo, deux cents »… D’accord : le chauffeur donne un bref
coup de klaxon. Non : il redémarre sans même prendre la peine de répondre.
« Omnisport, quatre cents… » Ce matin, je vais assister à l’entraînement de
l’Académie du jeune footballeur, où Dounia, le frère d’Angélique a fait ses
débuts. « Dounia ? – l’entraîneur fait la moue – Pffft ! Disparu ! Nous ne
l’avons pas revu depuis ce fameux match, là… Faut croire qu’il a attrapé la
grosse tête ! » Mais quelque chose sonne faux dans ces déclarations et il me
semble que mon interlocuteur jette, à la dérobée, des coups d’oeils inquiets
vers une luxueuse Mercedes blanche stationnée un peu plus loin.
« En effet, concède Lucien quand il me rappelle, un peu plus tard, c’est
louche. Voilà ce que tu vas faire… » Ah, non ! Il ne va pas recommencer ! «
Hé ! Ho ! Dis donc, vas-y molo, que je m’insurge, le héros de l’histoire,
c’est pas moi… Au lieu de roucouler avec ton Angélique – que, soit dit en
passant, tu ne m’as toujours pas présentée –, faudrait peut-être que tu
songes à te mouiller un peu !
- Bon, bon, d’accord, te fâches pas ! D’ailleurs, continue-t-il, j’avais
prévu de me rendre à Bertoua, dans l’est du Cameroun, la semaine prochaine…
Plusieurs pistes convergent vers cette région. »
Voilà, j’aime mieux ça… De temps en temps, avec Lucien, il faut savoir
remettre les points sur les Zi.
Allez, on est ensemble…
Philippe Revelli
* * *
Ngolambele, le 28/01/2007
Situé à une vingtaine de kilomètres de Bertoua, chef lieux de la province de
l’Est, le village de Ngolambele n’est pas vraiment le genre de lieu
paradisiaque où l’on rêve de passer des vacances. Imaginez une piste de
latérite brûlée de soleil avec, de chaque côté de celle-ci, des habitations
décrépites aux murs de boue séchée, toit de palme ou de tôle ondulée.
Au-delà, la forêt, plus vierge du tout, ni vraiment dense, mais la forêt
quand même, de laquelle émergent ici et là quelques géants majestueux –
ayous, sapelli, iroko. De temps en temps, un véhicule traverse en trombe le
village, soulevant un épais nuage de poussière rouge qui retombe lentement,
badigeonnant de fauve le paysage et ses habitants. Il y a six ans, le
gouvernement a enfin installé l’électricité à Ngolambele… mais au bout de
quelques mois, les factures impayées s’accumulant, la Société nationale
d’électricité a procédé à des coupures de courant et la plupart des
villageois sont revenu à la lampe à pétrole. Pour l’eau ? Ce n’est guère
mieux. Une organisation internationale d’aide au développement a bien
construit un château d’eau mais, sans fuel pour faire marcher la pompe, il y
a bien longtemps qu’on ne l’utilise plus et que les femmes ont repris le
chemin du marigot…
« Eh bien ça promet ! » Grommelle Lucien Cerise. Il est midi. Un minibus
pétaradant et surchargé vient de le déposer devant la maison du chef et
notre héros est d’une humeur massacrante. Présentations. Lucien explique
qu’il enquête sur les pratiques alimentaires de la région – « Mieux vaut
rester discret sur les véritables raisons de ma présence ici », pense-t-il –
et souhaite passer quelques jours à Ngolambele. « C’est un honneur pour
nous, répond le chef, un honneur et un plaisir, d’accueillir dans notre
village l’ami de Dieudonné et de notre sœur… Mais je suppose que le voyage
vous aura fatigué, continue-t-il et, se tournant vers son épouse : prépare
de l’eau pour le bain de notre invité. »
« Bon… – Lucien plonge un bol dans la bassine d’eau apportée par Alphonsine,
la femme du chef, et s’asperge avec délectation – récapitulons…
Un : Maman Claudine est originaire de ce village.
Deux : Par l’intermédiaire de celle-ci, Dieudonné a acheté du bois pour
aménager son restaurant… Des arbres ont étés abattus pour cela. Etait-ce
légal ?
Trois : Marcel se rend régulièrement à Ngolambele pour prendre livraison de
régimes de bananes plantains qu’il va revendre sur les marchés de Yaoundé.
Quatre : Le Général E possède une concession d’exploitation forestière qui
jouxte le territoire de la communauté – c’est Angélique qui me l’a appris –
et des disputes ont à plusieurs reprises opposé ses bûcherons aux
villageois.
Ça fait beaucoup de coïncidences pour un si petit village, ne trouvez-vous
pas ? »
Le lendemain matin, le chef du village réveille Lucien de bonne heure. Il
est inquiet. Les hommes de main du général E ont débarqué à Bertoua dans la
soirée. « Ils sont commandés par ce bandit de Cent Tonnes, ajoute le chef,
et demandent après vous…
- Enfer et damnation ! – Lucien Cerise aime bien placer cette expression de
temps en temps, il trouve que ça fait viril – Enfer et damnation –
répète-t-il pour faire bonne mesure – qu’allons-nous faire ?
- Pas de panique, intervient Alphonsine, nous allons trouver une solution.
Elle se gratte la tête – geste qui, chez elle, a la propriété de stimuler
l’activité de ses neurones – et soudain : Euréka ! »
Mis au courant de l’idée d’Alphonsine, le chef approuve et lance ses ordres.
Aussitôt – ou presque… disons, après la sieste – les villageois se mettent à
l’ouvrage. « M’enfin, s’exclame Lucien, quelqu’un va-t-il m’expliquer ?
- Cool mec ! Le tranquillise Alphonsine. Nous allons tout simplement
attendre la visite de ces bandits et nous leur offrirons un festin… Quand
ils s’endormiront, ivres et repus, nos sorciers, coiffés de leur chapeau
sacré, s’occuperont d’eux… Ça devrait te laisser le temps de mettre les
voiles. »
Un peu vexé, mais finalement soulagé de s’en tirer à si bon compte, notre
héros assiste, attentif, aux préparatifs de la fête, griffonnant parfois des
notes dans son carnet.
Hérisson en sauce rouge. Dépecer le hérisson – préalablement capturé à
l’aide de collets – ; le faire revenir dans l’huile de palme (d’où la
couleur rouge de la sauce), avec piment, tomates, oignons… Accompagner de
boules de plantain – farine de banane plantain additionnée d’eau et cuite à
la vapeur dans des feuilles de bananier.
(…)
Vin de palme. Facile ! Suffit de couper un palmier, de récupérer dans un
récipient le liquide qui s’égoutte du tronc et c’est prêt.
(…)
Alcool de maïs. Là, ça se complique… Faut du maïs - faire germer les grains
puis les sécher au soleil – et du manioc – râper les tubercules et mettre
aussi à sécher. Ensuite on ajoute de l’eau, on chauffe et on distille à
l’aide d’alambics artisanaux. Wahouuu ! Ça arrache !
(…)
Après ça, les notes de Lucien deviennent assez confuses et lui-même ne se
souvient plus très bien… Dans la soirée, les villageois l’ont probablement
mis dans le bus à destination de Yaoundé où il est arrivé le lendemain
matin.
* * *
Voilà. De mon côté, je n’ai pas perdu mon
temps… Mais je vous raconterai ça la semaine prochaine.
Allez, on est ensemble !
Philippe Revelli
* * *
Yaoundé, le 04/02/2007
En l’absence de Lucien Cerise, parti à Bertoua où il a mené sa mission avec
le succès que vous savez, je suis retourné traîner aux abords du stade
Amadou Ahidjo – nom du premier président camerounais –, où Dounia, le frère
d’Angélique, avait l’habitude de venir s’entraîner.
Six heures trente, quartier Omnisport. Quelque trois cent cinquante
adolescents et jeunes adultes de l’Académie de football s’entraînent sous la
férule d’un ex-international rentré au pays après avoir raccroché ses
crampons. Il me reconnaît et demande si j’ai des nouvelles de Dounia. Il a
l’air plus détendu que lors de ma précédente visite – aucune Mercedes
blanche en vue… ceci explique peut-être cela – et me parle longuement de ses
poulains : « La plupart sont des enfants des rues, qui survivent de petits
boulots, de mendicité ou de rapine. Tous rêvent de se faire remarquer par un
sélectionneur qui leur offrira un billet pour l’Europe. Les agents
recruteurs – pas toujours honnêtes – qui pointent leur nez à la recherche de
nouveaux talents savent que ces jeunes sont prêts à tout et ils n’hésitent
pas à en profiter… » Il jette un coup d’œil autour de lui et appelle : «
Simon ! » Un jeune costaud qui jonglait avec un ballon s’approche. « Simon
est un copain de Dounia, précise l’entraîneur et, se tournant vers celui-ci
: Monsieur Philippe voudrait que tu lui raconte tes aventures. » Plutôt
flatté qu’on s’intéresse à lui, Simon ne se fait pas prier…
Récit de Simon.
C’était un dimanche. Nous avions écrasé le Louya F.C. et j’avais marqué deux
buts. Après le match, un type est venu me voir, il m’a félicité, m’a dit
qu’il s’appelait Monsieur I et recherchait de jeunes espoirs, motivés et
prêts à se défoncer pour gagner leur sélection dans un club européen : «
Barcelone, Milan, Manchester… ça te tente petit ? » Je croyais rêver. « Bon,
poursuivit-il, je vais essayer de t’aider… Mais il y des frais. » Le voyage,
le passeport, le visa… Il promettait de s’occuper de tout si, de mon côté,
je pouvais rassembler l’équivalent de mille euros. Mille euros ! Pour moi,
c’était une somme énorme. L’argent que je gagnais en lavant des voitures me
suffisait à peine pour manger… Je désespérais de jamais réunir une telle
somme quand ce gangster de Cent Tonnes m’a fait dire qu’il avait un boulot à
me proposer. Quoi ? Je préfère ne pas en parler, sachez simplement que, mon
contrat rempli, je suis retourné voir Monsieur I avec la somme qu’il me
réclamait. « Bravo mon gars ! M’a-t-il dit en glissant l’argent dans sa
poche, J’étais sûr que nous nous reverrions. Maintenant, prépare ta valise
et revient demain soir… Et surtout, ne parle de cela à personne, hein ! » Le
lendemain, Monsieur I m’a fait monter dans une camionnette fermée qui a
roulé, roulé, avant de s’arrêter dans la cour d’une villa. Le type qui
m’accompagnait m’a fait entrer dans une pièce où se trouvaient déjà une
dizaine de jeunes de mon âge, qui l’ont aussitôt entouré : « Alors ?
- Un peu de patience les gars, a dit le type, c’est pour bientôt. »
Deux semaines ont passé. Au début, on nous apportait à manger et puis un
beau jour, plus rien… Désespérés, nous étions décidés à faire sauter la
serrure quand des policiers ont débarqué. Ils hurlaient, nous insultaient,
nous frappaient – « Bande de voyous ! Vous osez squatter la villa du général
E ! » L’inspecteur Manjemil, qui commandait l’opération, n’a même pas voulu
enregistrer notre témoignage et nous a embarqué dans le panier à salade.
« On ne m’y reprendra plus ! » Jure Simon. Et il m’explique que, depuis sa
sortie de prison, il a remis son sort entre les mains du Tout Puissant. « Ah
?
- Oui, continue-t-il, je suis devenu adepte de l’Eglise du Verbe Divin du
septième Jour de la cinquième Heure de Première Division… et avant centre du
Louya Football Club. »
Séances de prières, massages à l’huile d’olive, pénitences, actions de
grâce… La prophétesse, une certaine Sœur Claudine – Tiens, tiens ? –, ne
laisse rien au hasard. « Elle fait même des miracles !
- Des miracles ?
- Oui, lors du match contre les Foots de Dieu, ceux-ci ont manqué un penalty
– ils ont pourtant des sorciers puissants – et le Louya F.C. n’a été battu
que trois à zéro… »
Devant une telle évidence, Simon s’étonne que je demeure septique. Il me
demande quand même si je ne connaît pas quelqu’un en France – « A Lille
peut-être… ou Lens ?
- Mais il te faudrait quand même un passeport, un visa…
- Bah ! Intervient un de ses copains qui s’est approché discrètement,
j’connais un type, Dieudonné qu’y s’appelle, j’crois… Y fabrique de faux
papiers qu’on dirait des vrais ! Y m’a à la bonne. Si tu veux t’tirer d’ici,
qu’y m’a dit, j’te recommande à mon pote Marcel, qu’est un malin ! Y te
planque dans un container, y te fout su’l camion et hop ! Direction : le
port de Douala. Même qu’y connaît le type là, qu’à un cargo là, Capitaine
Adok qu’y s’appelle, le type… »
A son retour de Bertoua, j’ai fait part à Lucien de mes découvertes. «
M’ouais… Pas mal, qu’il a dit – en réalité, il en pétait de jalousie –, et
maintenant, qu’est-ce qu’on fait ?
- Ben, on pourrait peut-être aller prendre une bière et discuter de
l’épisode suivant…
- Si c’est toi qui payes… » – Lucien a toujours été radin.
Allez, à la semaine prochaine… On est ensemble !
Philippe Revelli
* * *
Yaoundé, le 09/02/2007
« Et maintenant ? »
Lucien n’a pas desserré les dents depuis que nous sommes installés à la
terrasse du Demi Crocodile. Je commence à m’impatienter.
« Et maintenant ? »
Mais Lucien, soudain aux aguets, m’interrompt d’un geste impérieux.
« A terre ! Crie-t-il brusquement en se jetant lui-même au sol. Eberlué, je
l’imite mollement.
- Que se passe-t-il ?
- Chut ! M’intime-t-il, un doigt sur les lèvres puis, me tirant par le bras
: Viens, filons par derrière, il n’y a pas une minute à perdre !
- Mais…
- Vite ! »
A peine dehors – « Courrons ! » –, Lucien détalle comme un lapin. « Quelle
mouche l’a donc piqué ? » Me dis-je, galopant sur ses talons dans le dédale
des ruelles poussiéreuses. Haletants, nous débouchons enfin sur une rue
goudronnée. Lucien s’engouffre dans un taxi : « Mokolo… » L’arrête cent
mètres plus loin, jette au chauffeur un billet de mille francs CFA,
traverse, stoppe un autre taxi : « Garanti Express… » Et nous repartons en
sens inverse. « Mais enfin, vas-tu- m’expliquer ?
- A toi ! S’exclame-t-il ironique et un rien méprisant, c’est à toi qu’il
faut expliquer comment rompre une filature ?
- Une filature ? Nous… Nous étions suivis ?
- Qui sait ? En tout cas, tranche-t-il, deux précautions valent mieux
qu’une. »
Sans me laisser le temps de revenir de mon étonnement, Lucien me glisse dans
la main une feuille pliée en quatre – « Ce sont les instructions concernant
la suite de ta mission. Bonne chance ! » –, ouvre la portière et saute de la
voiture en marche avant que j’ai pu le retenir.
« Achille Ngo / Pendja »… Les instructions de Lucien se limitent à ces
quelques mots. Où cela va-t-il encore me conduire ?
* * *
Pendja, le 11/02/2007
Pendja est une bourgade, à peine plus qu’un village, situé à une centaine de
kilomètres de Douala, dans la région du Moungo. Une fois sur place, je n’ai
aucune peine à localiser la plantation d’Achille Ngo, à l’entrée de laquelle
un écriteau annonce :
Produits de l’agriculture biologique
ananas, mangues, goyaves, bananes, papayes, poivre
« Ah ! Vous êtes un ami de Lucien… Comment va-t-il ? S’enquiert Achille Ngo.
Et cette vieille fripouille de Dieudonné ?
- Justement… »
Mis au courant de l’incendie qui a ravagé Le Maquis, Achille Ngo n’hésite
pas : « Encore un coup du général E !
- Comment pouvez vous en être sûr ?
- Depuis quelques années, commence mon hôte, je pratique l’agriculture
biologique avec un succès tel que d’autres petits producteurs locaux
commencent à s’intéresser à l’expérience, nous amenant aujourd’hui à
envisager la création d’une coopérative. » Tout en parlant, Achille Ngo me
fait les honneurs de sa plantation et, s’arrêtant au bord d’un champ
d’ananas, cueille un fruit, le pèle à l’aide de la machette qui ne le quitte
jamais, m’en tend une tranche – « Goûtez-moi ça ! » – et continue : « Or les
sols de la région, d’origine volcanique, sont extrêmement fertiles et nos
terres ont suscité la convoitise du général E… qui est entré dans une colère
folle en apprenant que nous refusions de vendre pour une bouchée de pain. »
Il est près de midi, et le soleil tape dur. Achille Ngo m’entraîne à l’ombre
d’un manguier – « Asseyons-nous » – et poursuit : « Comme vous le savez, ce
sinistre individu n’a jamais gagné une bataille, mais il a le bras long.
C’est aussi un homme d’affaire peu scrupuleux, qui n’a aucune conscience
écologique, bref, comme les aiment les grandes compagnies de l’industrie
agroalimentaire. La plus importante d’entre elles – je l’ai appris récemment
– est donc entrée en contact avec le général E, lui promettant des flots de
dollars en échange du développement des cultures d’organismes génétiquement
modifiés (OGM) dans la région du Moungo. Du coup, ce bandit a juré de nous
faire décamper. Il a envoyé ses gros bras chez nos clients pour les menacer
et exiger qu’ils changent de fournisseur. Certains ont obéit, d’autres comme
vos amis du Maquis ont refusé… » Il fait chaud, mais Achille Ngo ne s’en
préoccupe guère, une fois lancé, il est intarissable. Je hoche la tête
machinalement, mais ne peux m’empêcher de bailler et mes paupières se
ferment toutes seules…
« Vous !!! » Il se tient devant moi, immobile – Comment se fait-il que je ne
l’aie pas entendu approcher ? –, coiffé de son inévitable chapeau melon –
Tiens, c’est bizarre ! Il a une tête de serpent –, il oscille très
lentement, sans me quitter des yeux, comme s’il voulait m’hypnotiser… « T’as
vraiment rien pigé pépère, ricane-t-il soudain.
- ???
- Ton Achille et le général…
- ???
- Ouais, ben fais gaffe à ces deux zigotos…
- ???
- Ne prend pas cet air bête… Regarde plutôt. »
Il ramasse un ananas, le lance en l’air et, avec une rapidité stupéfiante,
dégaine sa machette et tranche le fruit en vol. Dans l’une des deux moitiés
qui gisent au sol apparaît alors un énorme diamant… Qui émet une sonnerie
lancinante… Tout à coup, l’homme au chapeau melon se jette sur moi, les deux
mains en avant… Je pousse un cri…
« C’est pour vous… Achille Ngo, penché sur moi, me tend son portable.
- Je… J’ai dû m’assoupir… – Je prends le téléphone – Allo ?
- …
- Ah ! C’est toi Lucien… Qu’est-ce qui se passe encore ?
- …
- Quoi !!! »
* * *
La suite ? Ben… la semaine prochaine.
Allez, on est ensemble.
Philippe Revelli
* * *
Douala, le 17/02/2007
Pour une surprise… Imaginez un peu : la semaine dernière, alors que je
visitais la plantation d’Achille Ngo, Lucien me téléphone et m’apprend que
Dieudonné – ou du moins quelqu’un qui prétend être Dieudonné – l’a contacté
et nous invite, lui, moi-même et tous les protagonistes de cette histoire à
venir pendre la crémaillère du restaurant qu’il vient d’acquérir à Douala. «
Ça fera un excellent dénouement, assure Lucien qui compte bien profiter de
l’occasion pour, affirme-t-il : faire éclater la vérité. »
Dois-je vous confesser que je ne suis pas aussi optimiste que notre héros ?
Quoi qu’il en soit, je vais essayer de relater aussi fidèlement que possible
le déroulement de cette journée fatidique.
* * *
Tôt ce matin là, Lucien Cerise va reconnaître
les lieux. « Mazette ! » S’exclame-t-il en découvrant l’enseigne du Maquis.
Car le nouvel établissement de Dieudonné n’a rien à voir avec son bistrot de
Yaoundé. Bâti en bordure du Wouri, le fleuve qui traverse Douala, c’est un
restaurant de grande classe, certainement pas à la portée de toutes les
bourses. « Où a-t-il trouvé l’argent pour s’offrir une telle boîte ? » Se
demande Lucien. Poursuivant sa promenade, il arrive bientôt sur le port,
avec ses docks, ses grues, ses entrepôts, ses empilements de grumes et de
containers attendant d’être embarqués… « Une proximité qui n’est sans doute
pas due au hasard », subodore notre héros. Les amarres des navires grincent
doucement dans le silence des quais, déserts le dimanche à une heure aussi
matinale. « Le Nautilus ! » S’exclame tout à coup Lucien, qui vient de
reconnaître le cargo du capitaine Adok. Mu par son intuition, il se
dissimule prestement derrière un amoncellement de sacs de café d’où il peut
voir sans être vu. L’échelle de coupée du Nautilus est abaissée, note-t-il,
mais aucun signe de présence humaine. Un peu plus loin, deux camions
stationnent, mal garés. Toujours personne en vue, Lucien s’apprête à quitter
sa cachette quand…. « Bon sang ! » Jure-t-il entre ses dents en apercevant
la silhouette, trop familière, qui vient de déboucher sur le quai. «
Serait-il possible que… Il faut que j’en aie le cœur net ! » Mais à peine
notre héros s’est-il lancé à la poursuite de l’ombre qui a disparu entre
deux longues rangées de containers, qu’un cri le fait sursauter, aussitôt
suivi d’une cavalcade, de claquements de portière et du rugissement d’une
puissante voiture qui démarre en trombe. Lucien se précipite… Trop tard !
Condamné à ronger son frein jusqu’au soir, Lucien Cerise se montre
particulièrement désagréable avec moi durant tout le reste de la journée –
heureusement, j’ai l’habitude –, qui s’écoule sans nouvel incident notable.
Enfin, à la nuit tombée. Lucien Cerise arrive au Maquis. Il est en avance. «
Salut vieille branche ! Content de te revoir… » Dieudonné l’accueille avec
des démonstrations d’amitié peut-être excessives et, surtout, Lucien a du
mal à reconnaître dans le mastard qui le bourre de grandes claques amicales,
le gringalet qu’il a connu, étudiant en philosophie à la fac de Lille. « Ça
fait un bail ! » se content-t-il de répondre avant d’attaquer aussi sec : «
Faudra quand même que tu m’expliques…
- Bien sûr, bien sûr, l’interrompt Dieudonné, mais… tout à l’heure. Là, tu
vois, Maman Claudine m’attend en cuisine. Allez, fais comme chez toi vieux
frère, je reviens tout de suite. »
Profitant de l’invitation, Lucien choisit une table un peu à l’écart, d’où
il peut observer la terrasse du Maquis. Celle-ci est aménagée sur une jetée
de planches qui s’avance au dessus du fleuve que l’on entend clapoter contre
les pilotis. Des lanternes suspendues éclairent d’une lumière chaude les
tables prêtes à recevoir les convives. Tout autour, la nuit est d’un noir
d’encre.
Bientôt, les invités commencent à arriver : l’auteur, Achille Ngo, Mange
Mille et son cousin, l’inspecteur Manjemil, le patron du Demi Crocodile et
les autres voisins de Yaoundé, S’en Fout le Mort, Maman Mado, le capitaine
Adok, Monsieur I et sa fille, Marius et Johnny, les villageois de Ngolambele
– qui ont fait le voyage entassé dans les deux camions de Marcel –,
Angélique, bien sûr, qui promet que son frère ne va pas tarder, Simon, les
supporters du Louya FC et les Foots de Dieu, l’Homme au Chapeau Melon –
apparut comme par magie, sans que personne ne l’ai vu venir, accompagné
d’une fille en mini jupe et bottes de cuir –, le général E, dernier arrivé
en compagnie de ses gardes du corps, de Cent Tonnes et du Saigneur…
« Bien, pense Lucien, tout le monde est là. » Sortant de l’ombre, il vient
alors se camper au milieu de la terrasse, lance un regard circulaire sur
l’assistance, toussote pour réclamer le silence et commence : « Chers amis…
»
Sans permettre à quiconque de l’interrompre, Lucien Cerise déroule son
raisonnement, d’une logique implacable. Il parle depuis vingt minutes et le
suspens est à son comble. Dans un silence médusé, il s’apprête à porter
l’estocade finale et tend un doigt accusateur dans le direction de… quand le
restaurant est brusquement plongé dans le noir. Coupure de courant. Parmi
les convives, c’est un drôle de remue ménage, des chaises sont renversées,
une bagarre éclate entre supporters du Louya FC et des Foots de Dieu, Maman
Claudine pousse un juron et gifle à toute volée le type qui se trouve
derrière elle, on entend la voix de Mange Mille qui proteste de son
innocence, Lucien veut se précipiter mais Angélique – du moins notre héros
suppose-t-il que c’est elle – l’embrasse et, avant qu’il soit parvenu à se
dégager de sa douce étreinte, on entend un (ou plusieurs) plouf(s). Quelques
instants plus tard, la lumière revient mais… « Zut ! Peste Lucien en
constatant que le – la, les – coupable(s) a – ont – disparu. Et c’était le
dernier épisode…
- Ne t’inquiète pas, lui dis-je pour le consoler, il – elle, ils – n’ira –
n’iront – pas loin. »
* * *
Voilà ! Comme vous l’a rappelé Lucien,
c’était le dernier épisode. Et maintenant, à vos plumes !
Philippe Revelli