Philippe REVELLIphotographe accueil • photographies • interventions • biographie • liens • contact

projet pédagogique

Lucien Cerise prend le maquis

voir les photos...

Table des matières

Tel est pris qui croyait prendre

Les vacances de Mr Cerise

Chair de poule au Cameroun

La foire aux fruits

Rififi au Cameroun

Le feu au Maquis

Pas net... cet net !

Le feu aux poudres

Jeu de piste au Cameroun

Roman-photo

Fight for life

Cerise pédale dans le Cameroun

Annexe 1 / Courrier de  Lucien Cerise

Annexe 2 / Courriers de Philippe Revelli

Jeu de piste au Cameroun

 

Drrriinnnng ! Drrriinnnng ! Drrriinnng !!!
C’est le bruit qui m’a réveillé ce matin-là. C’était mon vieil ami Lucien Cerise. Il avait l’air d’avoir de sérieux problèmes… Ce n’était pourtant pas la première fois qu’il m’appelait comme ça mais, là, sa voix n’était vraiment pas comme d’habitude…
- Allô ?
- Allô, Philippe ?
- Lucien, c’est toi ?
- Oui, je n’ai pas le temps de t’expliquer ! Je me suis mis dans de sales draps ! Il faut que tu viennes à Yaoundé. Prends le prochain avion pour le Cameroun. Rhaaa… Zut… Les voilà ! Je dois raccrocher. Appelle-moi quand tu atterriras !
- Mais….. Lucien…. Que se passe-t-il ?… Allô ?…Lucien !
Lucien aime le goût du risque mais là… j’avais un mauvais pressentiment. Pas le temps de chercher pourquoi ! J’ai donc gravi l’escalier quatre à quatre et préparé ma valise : rasoir, lunettes de soleil, shorts, débardeurs, pommade anti-moustiques, etc… Direction l’aéroport Charles De Gaulle ! Juste le temps d’avaler un café et j’embarquais à bord de l’appareil.
Malgré mes nombreux voyages en avion, je déteste toujours autant le décollage… C’est un moment insupportable. La sensation d’être aspiré par le siège et les oreilles qui bourdonnent me rendent malade.
Une dizaine de minutes après cette épreuve, je me suis mis à penser à Lucien, mon ami d’enfance. Un jour, il m’avait fait le coup du téléphone comme ce matin, mais là, il se trouvait à Pékin. Lucien est critique gastronomique et chaque fois qu’il se rend dans un pays pour rédiger un nouveau livre de recettes exotiques, il faut qu’il lui arrive quelque chose. A Pékin, la Triade lui est tombée dessus… J’ai même failli perdre un doigt dans l’aventure ! Quand j’y repense ! Enfin, il a toujours été là pour moi, donc je lui dois bien ça !
Partir aussi vite m’a fatigué. Je vais essayer de me reposer….

Après plusieurs heures de vol, j’arrivai enfin à Yaoundé, cité verte et fleurie, entourée de sept collines et encerclée par la forêt équatoriale.
J’appelai aussitôt Lucien.
- Allô ?… Lucien ?… Oui… Je suis à Yaoundé. Bon maintenant, dis-moi où dois-je te rejoindre ?
- Viens au bistrot de Bonitou.
- OK. Je passe réserver une chambre dans un hôtel et je suis là. A tout à l’heure !
J’attrapai la première navette qui passait pour me rendre à l’hôtel le plus proche : « le MEUMI PALACE HOTEL** ».
Les deux petites étoiles avaient perdu leur lustre et l’une d’elles était encrassée de poussière.
- Bonjour, je voudrais une chambre pour quelques jours.
- Vous avez une date de départ ?
- Non. Nous en reparlerons plus tard. Je dois d’abord consulter mon ami.
- Très bien. Voici vos clés. Prenez l’ascenseur au fond du couloir, deuxième étage à droite.
- Merci.
Evidemment… pas de porteur dans ce type d’hôtel ! … Tant pis ça me fera des bras. Je saisis ma valise et calai mon blouson sous le bras droit.
L’ascenseur était dans un bien triste état : odeur d’huile rance, détritus divers, portes mal calées… Une fois devant la chambre 247, j’ouvris la porte pour y déposer ma valise et mon blouson devenu encombrant. Je fis rapidement le tour de ce deux pièces pour vérifier que tout était en ordre : la chambre était à l’image de l’ascenseur mais j’avais un toit !
Je partis rejoindre Lucien au bistrot qui se trouvait deux pâtés de maisons plus loin. Là, je découvris, derrière le comptoir, un Lucien bien désabusé. Quand il m’aperçut, son visage se désembrunit tel le ciel après la pluie. Et là, oh, surprise, il me prit dans ses bras et m’embrassa.
- Haaa, Lucien !
- Rhaaa, mon Philippe ! Je suis tellement content de te voir. Le voyage s’est bien passé ? Ce décollage, comme d’habitude ?
- Tu me connais, j’ai jamais beaucoup aimé ça !
- Allez, viens t’asseoir. Je te sers un verre et je te raconte mes soucis. »
Il partit chercher deux verres sur le comptoir et une bouteille de Jack Daniel’s.
- Comme d’habitude, Philippe ?
- Oui, pas plus haut que le bord.
Il commença alors à m’expliquer qu’il remplaçait, pour quelques mois, un de ses anciens camarades et que, depuis qu’il était à son poste, des policiers corrompus venaient régulièrement réclamer leur dû. Comme il refusait de leur céder une part de la recette, ils ne le lâchaient plus…. Je l’ai donc enguirlandé : « Mais, Lucien !… Ce ne sont pas tes affaires… Tu t’es encore mis dans un pétrin pas possible ! Y’a que toi pour faire ce type de chose ! Je vais essayer de te sortir de là mais c’est bien la dernière fois que tu m’embarques dans un traquenard pareil ! »
En discutant plus avant, j’ai obtenu des informations sur cette bande et nous avons décidé, la nuit portant conseil, de nous retrouver en lieu et place le lendemain pour mettre au point une stratégie de contre attaque.

Le lendemain, je me réveillai en pleine forme malgré une nuit agitée. J’avais commencé par me torturer l’esprit pour trouver un échappatoire aux difficultés de mon restaurateur préféré puis, une idée lumineuse avait jailli de mon cerveau épuisé : contacter Marc !… Certes, nous ne nous étions pas vus depuis une éternité mais j’étais sûr qu’il n’avait pas bougé du petit nid douillet qu’il s’était construit au Cameroun. (Heureusement que j’emporte toujours mon carnet d’adresses…). Lui seul pouvait nous permettre de mettre fin aux manigances de ces sangsues.
- Allô ? Marc ?… C’est Philippe !
- Ah…. Philippe… Comment vas-tu depuis le temps ?
- Ça roule… Enfin… si on peut dire !…Tu connais Lucien… le professeur Tournesol de la nourriture…
- Ah oui ! Je vois… celui qui trimbale, dans le monde entier, un carnet où il note des recettes plus farfelues les unes que les autres.
- C’est lui !… Il s’est encore fourré dans un méli-mélo pas très net.
- Raconte…
- Des flics véreux lui cherchent des poux. Pour être précis, ils veulent s ‘emparer d’une partie de la recette du bistrot d’un de ses amis.
- Bon, tu sais, ici, c’est habituel. Les policiers se font un salaire supplémentaire en rackettant un billet par ci, par là. Parfois, ils arrêtent ta voiture, t’accusent d’avoir dépassé de dix centimètres le panneau « Stop » et exigent une bouteille d’alcool ou plus pour fermer les yeux. Ils peuvent aussi te menacer de détruire un mur sous prétexte que tu ne possèdes pas le permis de construire avec la bonne signature… Après tout, 1000 Francs CFA, cela ne représente qu’un euro cinquante. Pas cher pour qu’un européen ait la paix, non ?…
- Tu n’as pas compris !… Si ce n’était que quelques euros de temps en temps, ça pourrait aller. Mais là, il s’agit de la moitié de la recette !!!
- Effectivement, c’est beaucoup et… c’est bizarre !
- Alors, tu es d’accord ?…Si tu pouvais leur foutre un peu la trouille…
- Bon, écoute, pourquoi pas !!! Je suis dans le coin… je serai là dans trente minutes.
- Pourquoi… tu connais l’adresse ?
- Mon vieux, je suis au courant dès qu’un étranger un peu excentrique s’installe dans la capitale et… ton Lucien… avec sa longue tignasse, sa barbe rousse et ses expériences culinaires, il ne passe pas inaperçu. On dirait un soixante-huitard attardé…
- Merci, Marc… On t’attendra au bar.
Marc était du genre impressionnant : une montagne de deux mètres, et plus de cent kilos de muscles… des cheveux blonds coupés à la brosse, un éternel cigare coincé entre les dents, des mains pareilles à des battoirs, des cuisses d’haltérophile, un passé de légionnaire et un présent… mystérieux. Son entrée dans un bar déclenchait souvent une bagarre dont il sortait victorieux et dans un état impeccable ! C’était l’homme de la situation !

Euphorique, je quittai l’hôtel et me dirigeai vers la rue de la Joie. Je me frayai un chemin à travers des africains en chemise cravate ou en T-shirt coloré, des jeunes femmes aux jambes interminables habillées à l’européenne et juchées sur de hauts talons noirs, et des jeunes gens qui caracolaient sur des motos plus ou moins rutilantes et arboraient des casquettes américaines à large bord. Des maîtresses femmes vaquaient aussi à leurs occupations en tenue traditionnelle. Des chaises et des tables encombraient le trottoir et parfois la chaussée. Les musiques des nombreux postes de radio résonnaient et se mélangeaient en une joyeuse cacophonie. Finalement, lorsque je poussai la porte du bistrot, il était midi. Lucien s’activait autour des clients d’ethnies différentes qui réclamaient leur repas. S’ils parlaient à leur hôte en anglais ou en français, ils s’entretenaient en dialecte entre eux. C’est vrai que, dans ce pays, il existe 280 langues vernaculaires. La tour de Babel quoi !
Une belle africaine plantureuse à souhait en large boubou chatoyant couvait littéralement mon ami des yeux, tout en essuyant quelques verres. Elle me considéra d’abord d’un air soupçonneux puis, un large sourire éclaira son visage.
- Vous êtes Philippe Revelli, le copain de M’sieur Lucien ?
J’eus à peine le temps d’acquiescer qu’elle me saisit familièrement dans ses bras et me serra contre son opulente poitrine.
- Je suis Maman Claudine. C’est bien d’être venu l’aider. Il est si gentil, si serviable, si charmant. Il ressemble à un de mes fils. Et… comme il raconte bien ses aventures ! On dirait le griot de mon village.
Elle déversa un flot de compliments et de recommandations pendant plusieurs minutes. J’avais l’impression d’être un poisson pris dans le filet d’un pêcheur. Comment échapper à cette masse d’inquiétude quasi-maternelle ?
Soudain, Lucien fut à mes côtés et m’entraîna vers le fond de la salle.
- Alors, tu as fait connaissance de Maman Claudine. Qu’en penses-tu ?
- Elle est très sympathique mais… comment arrives-tu à en placer une ?
- Je la laisse parler et j’apprends des choses très intéressantes. C’est une véritable banque de données et elle connaît beaucoup de monde.
- Très pratique quand on est à l’étranger…
- Oui… mais… tu as réfléchi à mes « petits ennuis » ?
- J’ai contacté Marc, il est en route.
- Marc, le légionnaire ?… On est sauvé !… Regarde ce que j’ai trouvé fiché sur la porte avec un poignard. C’est une lettre des parasites. Ils viendront ce soir chercher leur butin.
- Tiens, voilà Marc. Calme-toi et sers l’apéro !
Marc, d’une démarche féline traversa la pièce. Malgré sa cinquantaine, c’était encore un très bel homme. Il suffisait de voir les regards énamourés que lui jetaient les dames et les coups d’œil agressifs de leurs compagnons. Il semblait à peine plus vieux que dans mon souvenir. Or, cela faisait dix ans que nous ne nous étions pas rencontrés. Qu’avait-il fait pendant cette période ?…
J’en étais là de mes spéculations quand la voix de Marc me ramena à la réalité.
- Salut les filles !… Alors, on vous fait des misères ?… Comptez sur Zorro pour vous tirer du bourbier !…
- Bonjour, Marc. Je pense que Philippe t’a tout raconté. Tiens… Lis ce message…
- Quel ramassis d’inepties !!!… Qu’ont-ils dans la tête ?… Je vais te les faire détaler comme des hyènes !
Nous discutâmes longtemps et nous nous racontâmes nos vies. Quant à Maman Claudine, elle se chargea des clients. Tout en se déplaçant avec grâce entre les tables, elle fixait souvent d’un œil intéressé notre ami. Quand il s’aperçut de son manège, il lui lança des œillades de plus en plus appuyées. Manifestement, ils se plaisaient.
Le soir, lorsqu’elle nous quitta, elle nous souhaita bonne chance, parla en aparté à notre ancien soldat et… courut consulter son sorcier pour qu’il lance un sortilège contre nos adversaires.

Une heure plus tard, on entendit ricaner dehors. Aussitôt, Marc se posta derrière le comptoir et… trois flics entrèrent. Le plus gradé s’avança et le dévisagea.
- Tiens, tiens… un nouveau Blanc Bec, les mecs… Qu’est-ce que tu fous là ?
- Bof… rien de spécial… je dératise les lieux…
- Mais, c’est qu’il a de l’humour, le Blanc ! Allez, donne-nous vite notre part.
- Heu… non !
- Comment ça, non ?
Le policier avait à peine esquissé le geste de dégainer son arme que notre Tarzan avait déjà bondi. Il lui fit lâcher son pistolet et l’envoya valser à travers le bar. Ce désagréable individu atterrit sur une table qui se brisa en deux sous la violence du choc. Marc le releva et le secoua comme un prunier.
- J’espère que tu as compris maintenant ! Tu ne mettras plus jamais les pieds ici sauf… si tu paies ta consommation… Et, ne m’appelle plus jamais « Blanc Bec » ! Capito ?…
Les deux comparses qui observaient la scène avec stupeur émergèrent alors de leur léthargie. Paniqués, ils prirent leurs jambes à leur cou et disparurent dans la chaleur de la nuit.
Marc ressemblait à King Kong sur le point d’exploser et sa colère froide refroidissait l’atmosphère brûlante de la soirée. Enfin, il lâcha sa proie comme on jette à terre une vieille paire de chaussettes après une journée de marche intense. Le flic terrorisé s’écroula sur le sol. La peur l’avait tétanisé !
- Whouhaa Marc ! Tu te bats comme Mohamed Ali en pleine gloire !
- Allons, allons… pas d’exagération… je me suis bien marré !… Bon, maintenant, je dois rentrer… Maman Claudine m’attend !….
- Comment ! tu as eu le temps de donner un rendez-vous à mon assistante préférée en cuisine ?
- Oui !… Une bagarre ça ouvre l’appétit… Tous les appétits… Et Maman Claudine est superbe !

Nous étions en train de fêter notre victoire quand le flic se réveilla. Marc, calmé, en profita pour lui poser des questions. Il nous apparut très vite, au récit qu’il nous fit, que nos soucis n’étaient pas terminés… Loin de là… Il s’appelait « Mange-Pain », ses collègues « Mange-Mine et Mange-Pièces », et ils recevaient tous leurs ordres de « Gros Bonnet ». C’était un militaire imposant dont il ignorait le véritable nom. Son chef en voulait terriblement à Lucien. Il n’en savait pas plus.
Marc et moi, nous nous tournâmes d’un bloc vers Lucien qui haussa les épaules, écarta les mains, paumes ouvertes, et remua la tête de gauche à droite.
Nous allions poursuivre l’interrogatoire de « Mange-Pain » quand ce dernier se releva comme un ressort trop longtemps comprimé, s’élança vers la porte et s’évanouit dans les ténèbres.
- Je vous assure que je ne sais pas de quoi il s’agit, protesta Lucien. Je suis comme les trois singes : Je n’ai rien vu, je n’ai rien entendu, je n’ai rien dit.
- Tu as dû voir ou entendre quelque chose, constata, réaliste, notre rusé militaire. Mais, quoi ?… Je ne peux pas rester. Je reviendrai demain. D’ici là, passe en revue tous tes faits et gestes depuis tes premiers pas sur le sol camerounais. En cas de problème, vous appelez au numéro inscrit sur cette carte. Surtout… ne sortez pas et ne vous séparez pas.
Dès que Marc fut sorti, nous rangeâmes le capharnaüm qu’avait provoqué la bagarre, fermâmes les volets et posâmes les barres de sécurité. Portes et fenêtres barricadées, nous nous sentîmes enfin en sécurité et nous nous effondrâmes dans les fauteuils de cuir près du téléphone.
Lucien admirait pensivement le glaçon qui tournoyait et fondait lentement dans le verre de whisky qu’il venait de se servir. Moi, je sirotais une vodka bien fraîche. Tout à coup, Lucien me dévisagea et rompit le silence religieux qui nous enveloppait.
Je ne sais rien ! Je ne fréquente aucun « Gros Bonnet ».
- Ne te bile pas !… Faisons fonctionner nos petites cellules grises et retraçons ton voyage pas à pas.
- Voyons… lorsque j’ai pris la place de Marcel, parti pour des raisons familiales en France, j’ai été accueilli comme un prince par Maman Claudine, son alter ego. C’est une fameuse cuisinière et nous avons échangé nos secrets. Tu me connais : je ne peux pas résister à un mets étrange. Plus tard, Maman Claudine m’a proposé de rendre visite à sa famille et de déguster de la vraie cuisine africaine. J’ai sauté sur l’occasion ! Nous avons bouclé l’établissement et nous sommes partis en jeep. Je ne te parle pas de l’état des routes ! En dehors de la capitale et des grandes villes, c’est la Berezina !
- Que vient faire cette défaite de Napoléon 1er dans cette histoire ?
- Eh bien… Comment dire ?… Tu sais que Yaoundé est située dans la zone sud. Il y a donc trois grandes saisons : très sec de novembre à février, pluies de mars à juin et grandes pluies d’août à octobre. On était en septembre ! Les chemins étaient boueux et labourés par les camions et les bus bringuebalants qui transportaient les marchandises et les gens dans toutes les directions. Arrivés au village, nous avons été reçus comme des héros. C’est à ce moment-là que j’ai appris que Maman Claudine était l’une des sœurs du chef. J’étais stupéfait car elle ne m’avait rien dit.
- C’est vrai qu’une sœur de chef comme salariée d’un bistrot, c’est pas banal !
- Comme tu dis !… J’ai participé à la vie de la chefferie pendant quelques jours. J’ai goûté au « n’dolé ». Délicieux !… Comme les sauterelles grillées ou le singe rôti d’ailleurs… Un blanc qui avale tout sans rechigner et qui y prend visiblement plaisir, c’est rare…
- Tu as mangé des insectes et du singe ?
- Ouais… Qu’est-ce que tu crois ?… Je fais toujours honneur à ceux qui m’accueillent… Le français mange des escargots et des cuisses de grenouilles, l’écossais de la panse de brebis farcie… Il faut vivre dangereusement ! Comment veux-tu savoir si c’est bon, si tu n’essaies pas ?
- D’accord, d’accord… Continue et évite les recettes originales… Je sens que mon estomac se révulse.
- Petite nature, va… Je poursuis… Le chef m’a donc pris en amitié et nous avons bavardé longuement. Le sorcier, un érudit et un sage, se joignait à nous quand ses activités le lui permettaient. C’est ainsi que j’ai appris les agissements de certains camerounais : magouilles pétrolières avec le Nigeria voisin, corruption élevée au rang de sport national, trafic de produits divers comme les portables, pillage des ressources forestières. Je choisis donc de laisser Maman Claudine profiter de sa famille et me rendre à Garoua.
- Comment as-tu voyagé ?
- Je me suis rendu à Douala, la capitale économique. J’ai été effaré par le nombre de mototaxis ou bend-skin. Les conducteurs sont de véritables cascadeurs et tu as intérêt à t’accrocher si tu veux rester sur ton siège.
- Pourquoi ?
- Ils ne sont pas chers, ils sont partout, ils vont partout mais… tu n’es pas certain d’atteindre ta destination entier. Bras cassés, entorses, fractures, crânes broyés sont le lot quotidien des médecins de l’hôpital Laquintine. Sans casque et sans réelle connaissance du code de la route, ces fous dangereux se prennent pour des pilotes de fusée et foncent à toute allure dans la circulation. Lorsque j’ai déniché un Fangio moins irresponsable que les autres, je l’ai engagé pour me conduire à l’aéroport. Ce brigand m’a alors fait faire le tour du propriétaire : New Bell envahi par les night-clubs, les petits restaurants et les bars spécialisés dans la bière, le marché de Lagos en face de la mosquée, Besséke et son brouhaha intense, l’obélisque de basalte qui commémore le débarquement d’Alfred Saker… et j’en passe… Immeubles délabrés des quartiers délaissés par les riches, piroguiers qui remontaient les poissons capturés dans l’estuaire du Wouri… Quand je me suis énervé, mon chauffeur, un Bororo très coquet, aux traits fins et à la silhouette longiligne, s’est enfin souvenu du trajet. « Fil de Fer », le bien nommé, m’a déposé à l’aéroport où, après les formalités d’usage, j’ai attrapé un vol de la CAMAIR pour Garoua. Tu vois… rien de particulier !… Si… l’avion était à l’heure !
- En effet, c’est donc plus loin qu’il faut chercher, constatai-je perplexe.
- A Garoua, j’ai sillonné la ville. J’ai remarqué qu’elle possède plusieurs mosquées dont la plus belle se dresse en face du lamidat, le palais du chef religieux local. A part cela, rien d’extraordinaire… J’ai aussi participé à un safari-photo dans le Parc National de Waza. Histoire de mitrailler les animaux sauvages. Ensuite, j’ai… Attends !… J’y suis !… Pendant ce séjour dans la forêt, j’ai aperçu quelques gaillards en uniforme. J’ai entendu des invectives en anglais, des coups de hache, des bruits d’arbres qui s’abattaient… Très curieux, je me suis approché… un vrai massacre végétal ! Mes yeux devaient être écarquillés de consternation… Un immense noir à l’uniforme bardé de médailles surveillait avidement les opérations. Des soldats, mitraillettes prêtes à tirer, exhortaient des hommes casqués, torse nu, à s’activer. Des arbres majestueux rendaient leur dernier soupir. Un génocide organisé !… Quand le chef a surpris mes mouvements d’approche, il a gesticulé, hurlé et désigné du doigt. Sans perdre une seconde, j’ai pris mes jambes à mon cou. Lorsque j’en ai parlé au guide, il m’a assuré que la coupe était légale, que j’avais mal interprété la scène et qu’il était temps de changer de coin. En deux temps trois mouvements, on a pris la direction opposée à celle des militaires.
- Sors les photos. Peut-être est-il dessus ?…
- Oui… Je les ai développées moi-même au retour. Jamais je n’oublierai ce visage couturé, cette face de brute épaisse, cet Amin Dada…
- Du calme ! Ne t’emballe pas ! Il n’y a rien d’autre ?
- C’est vraiment le seul incident dont je me souvienne… Enfin… pas tout à fait…
- Quoi !… Que me caches-tu encore ?… criai-je avec stupéfaction.
- Quelques semaines après cette équipée sauvage, une belle plante d’un noir d’ébène est apparue sur le seuil du bistrot. Maman Claudine ne la connaissait pas. Elle m’a lancé un regard connaisseur et a glissé vers moi très lentement. Je n’en revenais pas… Une chute de reins vertigineuse, des yeux de jais, des quenottes d’un ivoire étincelant, des lèvres pulpeuses, un pantalon de cuir ultra moulant, une tunique rouge qui dégageait un cou délicat… Une princesse des mille et une nuits !… Cette vision de rêve m’a ensorcelée et, comme un adolescent, je suis tombé amoureux.
- Comme d’habitude !… Il suffit qu’un joli minois, un corps de liane ou des escarpins passent devant toi pour que ton cœur s’enflamme !
- Tu exagères… Allez, verse-nous une autre tournée. Le seul fait d’évoquer tout cela me donne soif… Bien sûr, nous avons beaucoup discuté et nous nous sommes revus régulièrement… Et maintenant que j’y pense, je crois que c’était un coup monté. En effet, si j’ai étalé ma vie devant elle, je me rends compte aujourd’hui qu’elle ne m’a presque rien livré de son passé.
- T’a-t-elle questionné sur ton aventure dans le Parc National ?
- Questionné ?… Cuisiné, tu veux dire ! Elle m’a vraiment pressé comme un citron… Quand elle a disparu, j’ai été très malheureux… je croyais que c’était le grand amour.
- Ouais… Roméo et Juliette… Tu es vraiment naïf, mon pauvre Lucien !
- Pas de commentaires désobligeants s’il te plaît !… Tu en aurais fait autant… Plus tard, des individus masqués tentèrent d’enlever Maman Claudine. Heureusement, Dieudonné, un des petits mendiants du quartier, a donné l’alarme. Tous les habitants de la rue de la Joie se sont précipités pour la délivrer. Une rixe sanglante a opposé les antagonistes. A la fin du carnage, deux morts sont restés sur le carreau, trois blessés graves ont été dirigés vers l’hôpital, les autres sont rentrés chez eux bras dessus, bras dessous, en titubant, et les assaillants se sont envolés. Quant à Maman Claudine, couverte de bleus et d’égratignures, elle était saine et sauve. Dès qu’elle fut sur pied, elle exigea de son sorcier favori qu’il lance un sort funeste aux agresseurs…
- Je vois à ta tête que tu as encore quelque chose à me révéler… Vas-y… Dépêche-toi !
- Ma dignité de mâle viril va encore en prendre un coup… Alors, ne te moque pas de moi… Un samedi soir, à l’époque où je contais fleurette à ma déesse africaine, nous avons assisté à un match de foot.
- Toi… au foot… Tu ne m’épargneras rien ! Déclarai-je surpris.
- Ouais… Quand on est amoureux, on partage… Tais-toi et essaie de comprendre !... Son frère jouait dans une des équipes et un recruteur européen était attendu. S’il était recruté, sa fortune était faite !... Je n’osais détromper Angélique : tu sais comme il est difficile de percer dans ce sport !... Si jamais il ne marquait pas de buts, on le laissera tomber et il se retrouvera à la rue, sans appuis, seul, dans un pays européen.
- Et… tu ne lui as pas expliqué ça ?
- Ben… non ! Je n’en ai pas eu le temps. A notre retour, la porte était fracturée, les meubles éventrés, les tiroirs ouverts… Tout avait été fouillé. La caisse avait disparu comme certains papiers… A présent, je pense que les cambrioleurs cherchaient les photos…
- Tu as raison. Montre-moi donc ces fameuses photos…
- Tiens… Les voilà !
- Je distingue des hommes armés, des travailleurs scie ou hache à la main, des camions, des arbres massacrés, des officiers et… un général !... Quel arbre de Noël !... Admire les décorations !...
- Ôte-moi ça des yeux… Ça me rappelle de mauvais souvenirs… Le jour se lève. Marc va bientôt s’amener.
Lucien avait à peine terminé sa phrase qu’on tambourinait à la porte. Je l’ouvris et m’effaçai devant un Marc rayonnant, sûr de lui, satisfait comme un gros matou qui vient d’avaler un bol de lait crémeux.
- B’jour. Alors, vous avez percé le mystère ?
- Oui… J’ai des photographies compromettantes mais on compte sur toi pour éclairer nos lanternes.
- Changez-vous, lavez-vous et rasez-vous… Vous empestez le fauve… Pendant ce temps, j’inspecterai ces chefs d’œuvre.
Quinze minutes plus tard, trois têtes studieuses étudiaient minutieusement les images étalées sur le comptoir. Tout à coup, Marc se redressa. Son regard rayonnait de contentement.
- J’ai pigé ! C’est le général A ! Une énorme stature, des lèvres charnues et boudeuses, un barreau de chaise entre les dents, des cicatrices rituelles…
- Qui c’est ? Demandai-je avec étonnement.
- Un homme très important dans la hiérarchie militaire, proche du pouvoir ! s’exclama Marc. Une pourriture ambulante ! Il a trempé dans toutes les affaires louches d’Afrique : transport d’immigrés clandestins, armes lors de la guerre au Rwanda, pédophilie, prostitution, drogues, vols d’hydrocarbures, assassinats politiques… Mais… pas de preuves !... Certaines personnes le soupçonnaient même d’être responsable d’un commerce illégal de bois précieux comme l’ébène, l’acajou, le teck, l’hévéa vers les pays occidentaux. Aucun moyen de l’abattre jusqu’à maintenant. Trop de dessous de table, de passe-droits, de laxisme et de pressions politiques… Mais, là… C’est le jackpot !... Lucien, tu apportes des preuves sur un plateau !...
- Comment vais-je pouvoir échapper à sa vindicte ? murmura Lucien inquiet.
- J’ai le bras long au Cameroun. Je vais confier tes documents à quelques-uns de mes amis influents qui ne désirent qu’une chose : liquider le Général A. Il les a roulés lors d’une transaction d’armes et, le mot « pardon » n’a jamais appartenu à leur vocabulaire. D’ici quelques semaines… plus de Général A !
- Tu connais des gens aussi dangereux ?
- Ouais… à cause de mon travail. Je facilite les échanges commerciaux entre l’Europe et l’Afrique. Or, en ce moment, le Cameroun se veut irréprochable, et les activités du Général A empoisonnent les relations internationales. Les écologistes hurlent à chaque fois qu’ils entendent parler de déforestation. En outre, le Président ne rechignera pas à asséner un bon coup de pied dans cette fourmilière. Il va en profiter pour faire le grand nettoyage de printemps.
- OK, à toi de nous communiquer la marche à suivre et à diriger les opérations.
Marc nous conseilla donc de nous faire oublier. Ensuite, il s’éclipsa.

Dès qu’il eut tourné les talons, une dispute assez vive m’opposa à Lucien. A force de persuasion, je réussis, malgré toutes ses objections, à le convaincre de laisser la gérance de la boîte à Maman Claudine pour que nous puissions nous fondre dans la foule des touristes.
Nous entreprîmes donc un périple en zigzag à travers le Cameroun de façon à égarer nos poursuivants éventuels. Ainsi, la région de Djang nous offrit la vision spectaculaire des chutes de Mamy Wata. A cet endroit, les eaux s’élançaient dans le vide d’une hauteur de quatre-vingt mètres. Ahurissant !… Nous nous perdîmes dans Buea, l’ancienne capitale de la colonie allemande, et nous considérâmes avec effarement le palais baroque édifié par le gouverneur Von Puttkamer, dont les lourdes coupoles surprennent dans ce cadre exotique. Quant à la construction à deux étages, bâtie à Foumban pour le roi Njoya, elle tenait à la fois du palais oriental et de la forteresse médiévale. La succession de balcons à arcades et de loggias en bois nous laissa bouche bée… Nous traversâmes les plantations de caféiers et de bananiers près de Bandjoun. Dans le nord, nous croisâmes des buffles, des waterbucks, des bubales, des damalisques et des kobs de Buffon… A Mora, les femmes musulmanes aux cheveux tressés, vêtues de robes descendant jusqu’aux chevilles, nous observèrent avec attention…

Quelques semaines passèrent ainsi. Nous avions la sensation intense d’être le point de mire de milliers d’yeux. L’ennemi pouvait frapper à chaque instant !… Pourtant, un jour, nous recommençâmes à respirer librement. La chape de peur qui accompagnait chacun de nos mouvements s’était évanouie. De plus, Lucien s’ennuyait de sa batterie de cuisine et regrettait la convivialité qui régnait dans son bar. En conséquence, nous nous résolûmes à quitter le maquis camerounais.

Nous étions à peine de retour à Yaoundé depuis deux heures que Marc surgit de nulle part. Il déposa un baiser affectueux sur la joue de Maman Claudine qui, malgré son teint noir comme le charbon, rougit comme une jeune fille. Il la saisit par la taille et l’entraîna dans un bend-skin enflammé. Puis, tout en la serrant délicatement contre lui, il nous contempla et, redevenu sérieux, il déclara :
- Tout est terminé. Officiellement, le Général A est décédé lors d’un accident de la circulation sur la route de Douala à Yaoundé. Il circulait de nuit à bord d’un camion surchargé où s’entassaient ses hommes. Quel inconscient !... La chaussée est dégradée et des véhicules lourds garés ou abandonnés le long de la route l’encombrent. Tout camerounais normalement constitué est au courant !
Sur ces paroles méprisantes, il nous fixa droit dans les yeux. Aucun autre mot ne fut échangé. Maman Claudine se dégagea lentement de son étreinte, se dirigea vers le comptoir et remplit quatre verres. Nous nous en saisîmes et les vidâmes tous les quatre en même temps. Ce fut la dernière fois que nous évoquâmes l’infâme Général A.

A partir de ce moment, mon séjour dans le pays découvert par Vasco de Gama en 1472, fut enchanteur. Je parcourus, en toute liberté, les Parcs Nationaux à la beauté vantée par Lucien, descendis en pirogue les fleuves dans lesquels barbotaient des enfants insouciants, admirai les monts Mandara où les cases sont coiffées de hauts bonnets pointus, me baignai dans les lacs de cratère dans les montagnes de l’Ouest et contemplai les couchers de soleil sur la brousse… Une splendeur !... Mon estomac aussi était à la fête : papayes, ananas frais, bananes, mil, ignames, manioc, poissons frétillants… Je rencontrai des gens accueillants sans craindre qu’on me tire dessus : les Bamilékés et les Bamouns, spécialistes du panneau sculpté de bas-reliefs et des masques remarquables, les Fulanis aux lèvres minces, musulmans originaires du Mali, et bien d’autres ethnies… Je dansai même le makossa jusqu’à épuisement dans les dancings des quartiers populaires de Yaoundé… Tout me semblait merveilleux depuis que j’avais risqué ma vie avec Lucien.

Cependant, un coup de téléphone de Paris me remit les pieds sur terre. Je pris congé de Maman Claudine et de Marc qui filaient le parfait amour et ne se quittaient plus d’une semelle. J’adressai mes derniers conseils à mon chef préféré qui disparaissait régulièrement dans sa cuisine pour mettre au point des recettes bizarroïdes avec des sorciers devenus des amis. Que préparait-il encore ce Lucien qui ne cessera jamais de m’étonner ?... Pourquoi me mettre martel en tête ?... S’il y avait anguille sous roche, je finirai bien par être au courant !... D’un pas décidé, je montai derrière « S’en-Fout-La-Mort » avec lequel j’avais sympathisé pendant mes excursions, me concentrai pour affronter la double épreuve de la moto et de l’avion… Et… direction… la France !

 

Nouvelle de la classe de 1ère PEEC du Lycée Alfred Kastler de Denain / Enseignante : Mme DELHAU